‘Hippies use side door’: l’humorisme comme précurseur sombre

Gilles Deleuze, dans Logique du sens, définit l’humorisme comme un art des surfaces, une opération destinée à montrer les effets du devenir plutôt que chercher les causes profondes du présent; il est une mise en série des simulacres au lieu d’une représentation des modèles et des copies. L’humorisme peut être lu alors comme le précurseur sobre, qui met en relation des potentiels et les fait réagir. Ainsi résulte l’évènement visible, l’éclair qui illumine la surface. L’humorisme comme précurseur sobre conduit à une explosion ou chute qui, Deleuze le rappelle dans Francis Bacon, a toujours un rôle actif: il peut être une clinique plutôt qu’une simple critique destructrice. Donc, il faut se demander si l’humorisme, rapporté par Deleuze surtout à la littérature et à la philosophie (les Stoïciens, Sacher-Masoch, Carroll), est présent comme précurseur sobre même dans l’art.

Ce travail voudrait répondre par l’affirmative à cette question, utilisant comme exemple principal l’œuvre d’une artiste allemande, Cosima von Bonin, à laquelle a été dédiée l’exposition du Mumok (Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig Wien) l’année dernière. Son exposition s’appelait “Hippies use side door” et elle incluait beaucoup d’œuvres différentes de l’artiste mais en lien entre elles. En particulier, on peut lire comme une série, la répétition du même sujet: des animaux en peluche qui servent de simulacres et qui sont pris sur un moment d’improductivité (plusieurs se reposent après le travail, certains vomissent après une fête, d’autres dorment tranquilles sur des missiles). Ces animaux rendent visible ce qui en réalité est toujours devant nos yeux, mais que nous ne sommes pas habitués à regarder, c’est-à-dire les paradoxes du capitalisme: le système qui a comme loi la production, produit des moments d’improductivité.

Von Bonin réussit cependant à éviter une rechute dans une critique au système peu originale, il ne s’agit pas ici de construire un anti-art. L’œuvre de l’artiste allemande, en utilisant l’instrument de l’humorisme, dépasse donc la dimension critique pour arriver à celle clinique: en effet, il n’y a aucun jugement sur l’improductivité des personnages et aucune condamnation de la fatigue du travail imposée par le capitalisme, il y a seulement une mise en série du repos. Ce dernier est éclairé par l’humorisme, car il nous indique une ligne de fuite imprévue et créatrice: le repos.

Donc, dans Deleuze autant que dans Von Bonin, il ne s’agit pas de chercher une logique de la négation, mais plutôt de découvrir une esthétique de l’attente. On peut donner un exemple de cette esthétique à travers une comparaison entre le masochiste deleuzien et l’œuvre que Von Bonin a appelé “Idler, Lezzer, Tosspiece.” La perversion masochiste, qui est caractérisée par l’humorisme, est selon Deleuze une expérience d’attente et de suspension: le masochiste attend un plaisir qui est toujours en retard et il s’attend à la douleur comme condition de plaisir possible. Par ailleurs, le petit homme blanc, qui est représenté par Von Bonin, est assis sur une chaise en hauteur dans une position d’attente, qui est confirmée par l’élément humoristique présent dans la scène: une araignée a fait sa toile sur le nez de l’homme. Dans les deux cas, il s’agit d’une méconnaissance de la réalité (le masochiste construit un plaisir-fantasme; l’homme blanc ignore les couleurs qui gravitent autour de lui), qui n’est pas une négation du réel, mais plutôt une perversion de la loi. Cette loi est celle du monde capitaliste, qui nous impose le principe de la frénésie et de la vitesse dans le travail autant que dans le temps libre. Au contraire, Deleuze et Von Bonin montrent, à travers l’humorisme, une clinique fondée sur la suspension dans l’action, c’est-à-dire, une esthétique de l’attente.